1981 – L’exemple américain

Cet article a été publié dans Le Matin en 1981. C’était le premier d’une série de trois articles sur l’état d’affaire du monde de la presse et de l’édition, et de la façon d’enseigner la littérature aux États-Unis, à cette époque.


L’exemple americain

par Thomas G. Buchanan *

Crise à Libération, rumeurs persistantes autour du rachat éventuel du Figaro par Jimmy Goldsmith, propriétaire de L’Express, achat, enfin, en décembre dernier, du groupe Hachette par la société Matra et par Daniel Filipacchi, patron de Paris-Match. Ce redéploiement dans le monde de la presse et de l’édition a déjà provoqué de multiples réactions sur le thème de la liberté d’expression. Ce redéploiement pose également le problème de la définition future du métier de journaliste et d’écrivain. A ce propos, l’exemple des États-Unis est très intéressant, sinon édifiant, comme le montre ici l’écrivain Thomas G. Buchanan.

« L’édition de livres n’est pas le plus noble des arts », déclarait en 1979 Michel Korda, rédacteur en chef de Simon & Schuster, la maison d’édition américaine qui, depuis son acquisition par le géant industriel Gulf and Western en 1975, bat tous les records de croissance. « Chez nous, on vend des livres, explique Korda, et chez d’autres, des chaussures. Y a-t-il vraiment une différence ? »

« Aucune », répondit en 1980 la Cour suprême des Etats-Unis. Il n’y avait donc, selon les juges, aucune raison de conserver les avantages fiscaux traditionnellement accordés, aux produits culturels. Désormais, les inventaires de Iivres invendus seront assujettis aux mêmes impôts que les stocks de chaussures.

C’est une certaine idée de la culture. On constate, non sans malaise, que cette idée-là a également ses adeptes en Europe. Valéry Giscard d’Estaing – auteur lui-même, et fils d’auteur, qui aurait renoncé à sa carrière politique, selon ses dires , s’il avait été sûr de devenir l’égal de Guy de Maupassant – écrivait en 1976 à Jacques Chirac . « Il faut libérer les prix en économie, sauf pour le livre, qui n’est pas un produit comme les autres: il est un bien culturel. »

Hélas! ce fut René Monory, ministre de l’Economie, et non Jean-Philippe Lecat, ministre de la Culture, qui libéra les prix du livre en juillet 1979, et son collaborateur M. Hallouin explique à France-Soir: « Il faut bien voir que le livre n’est pas un produit isolé : on peut citer le disque, le pneumatique, les articles de pêche. »

L’achat du groupe de presse Hachette par le marchand d’armes Matra n’est que la dernière manifestation, et la plus frappante, d’un processus déjà engagé en France et ailleurs. D’un côté de l’Atlantique, le livre a l’odeur du pétrole, de l’autre, c’est la littérature-missile.

Quelle progéniture peut-on attendre d’un couple aussi bizarrement assorti que Matra et Hachette ? L’exemple du ménage Simon & Schuster-Gulf and Western, à cet égard, est assez édifiant.

Simon & Schuster fut, pendant les années 1960, dirigé par un jeune intellectuel, Robert Gottlieb, qui serait très à l’aise dans un film de Woody Allen. Universellement respecté dans la profession, Gottlieb a exposé sa philosophie dans le New York Times . « Il y a deux options dans l’édition. On peut essayer de deviner ce que veut le public, et ensuite de le fournir. Ou alors on peut offrir au public ses goûts personnels. Je suis plus enclin par tempérament à partager mes propres connaissances, mes propres enthousiasmes, qu’à me référer aux impératifs du marketing. » Gottlieb a dû sentir le vent : il a quitté Simon & Schuster en 1968 pour prendre la direction d’un concurrent mais ce n’était qu’un sursis, car le groupe Random House fut acheté à son tour par le géant de l’électronique RCA.

C’est sous l’administration d’un autre « Iittéraire », Peter Schwed, que Simon & Schuster a publié le livre sur Watergate qui a provoqué la démission de Nixon. C’était un bel exploit – mais ça n’a pas empêché Gulf and Western, dès sa prise de contrôle en 1975, de le remplacer par un « jeune loup », Richard Snyder, qui jusqu’alors ne s’occupait que du marketing. « L’édition, déclara Snyder dans une récente profession de foi, c’est un acte de commerce. Pour survivre dans les affaires, il faut faire un bénéfice. Ma définition d’un bon éditeur ? C’est celui qui, avec un livre dont on devrait vendre 20 000 exemplaires, arrive à en placer 30 000. »

Inutile de dire qu’avec une telle philosophie, les revenus ont augmenté de 40 000 000 de dollars en 1975 à 102 000 000 de dollars en 1979. Il y a maintenant une nouvelle division de ventes par correspondance, quatre filiales spécialisées, et des liens étroits avec Hollywood pour l’écriture de romans à partir de scénarios de films à succès. Et ce n’est qu’un début, car Snyder se sent en pleine possession de ses moyens: « Avant de devenir président, disait-il dans une récente interview, j’étais contraint d’employer toutes mes forces pour y parvenir. Maintenant, je peux m’occuper de mon travail. »

Simon & Schuster fait partie de ce que Gulf and Westem appelle sa « division loisirs », qui comprend également l’importante société de cinéma Paramount Pictures et le plus célèbre des amphitheâtres de New York, Madison Square Garden.

Le cas est exemplaire de l’évolution littéraire outre-Atlantique.

1. L’aquisition de maisons d’édition par de grands conglomérats dans le même but qui les incite à acheter un supermarché ou à établir une filiale étrangère: diversifier leurs risques.

2. La tendance des éditeurs ensuite à accorder une priorité absolue à la rentabilité. Comme pour n’importe quelle marchandise. Qui dit rentabilité dit standardisation, banalisation des styles, culte du best-seller, suppression de tout ce qui se vend mal. Peter Schwed m’a écrit le 14 novembre dernier: « La possibilité de publier des nouvelles est pratiquement inexistante pour l’instant, chez nous ou dans n’importe quelle autre maison d’édition. Le genre est actuellement boudé par le public. »

Autrement dit, la diversification des investissements diminue la diversité culturelle.

Th.G.B.
* Ecrivain. Auteur, en France, de la Licorne et des Assassins de Kennedy (Julliard).

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